Au premier jour de l’expérimentation sur l’allumage des feux de croisement en journée, les automobilistes ont semble-t-il joué le jeu. Un mérite que les mauvaises conditions météo pourraient cependant avoir largement favorisé, les usagers ayant été contraints de circuler en codes sur une bonne partie de leur trajet. Avec sa caméra braquée sur l’autoroute A 6, le poste de commandement CRS autoroutier de Genas (Rhône) évaluait à 40% le nombre d’usagers consciencieux... brouillard oblige. Avec l’arrivée de la pluie dans l’après-midi, on s’avouait définitivement vaincu en matière de statistiques. Du côté des autorités, on n’osait encore tirer aucune leçon de ce premier essai. « Il faut laisser aux gens le temps d’intégrer cette mesure », estimait notamment la gendarmerie, tandis que le ministère des Transports comptait sur un phénomène de « contagion » entre automobilistes afin que ce réflexe routier se mette progressivement en place. Jugeant la nouvelle disposition « dangereuse » pour les piétons et les deux-roues, les motards ont quant à eux profité du week-end pour manifester un peu partout en France. Riche de « plus de 50000 »signatures, la pétition brandie par la Fédération française des motards en colère (FFMC) appelle au boycott pur et simple de cette mesure.
La pression est montée crescendo. Distributions de tracts, péages gratuits, rassemblements symboliques puis opérations escargot. Hier après-midi, les motards en colère se sont finalement rendus en cortège jusqu’à Amiens. Et, dans le fief même du ministre des Transports Gilles de Robien, ils ont crié leur révolte par centaines. Au cours du week-end, les défenseurs des deux-roues avaient déjà tout essayé pour dénoncer haut et fort la dangerosité de la mesure test invitant les automobilistes à allumer leurs feux de croisement hors agglomération. Seuls habitués à rouler feux allumés depuis 1975, de jour comme de nuit, les motards redoutent en effet que la généralisation de ce comportement routier les rende « moins repérables » dans le flot du trafic. « C’est une mesure de communication du gouvernement, qui a perdu des plumes en termes de popularité avec les radars », affirmait encore récemment le délégué général de la FFMC, Eric Thiollier.
Réunis place Bellecour autour d’un cercueil géant représentant les motards « sacrifiés sur l’autel de la démagogie », entre 1 000 et 2 000 manifestants se sont ainsi retrouvés samedi à Lyon. « Feux de jour pour tous = danger », disait l’une de leurs affiches. Même mobilisation à Toulouse (400 personnes), Nantes (500), Béthune (600), Bordeaux, Nancy, Rennes, La Rochelle, Toulon et une trentaine d’autres villes encore. A Arras (Pas-de-Calais), un tas d’ampoules, de lampes et de bougies allumées a également été déposé devant la préfecture par les pilotes de deux-roues mécontents.
Hier, c’est aux portes de Paris que les motards s’étaient donné rendez-vous. En début d’après-midi, ils quittaient Vincennes en direction d’Amiens, formant un convoi d’environ 300 véhicules. Plusieurs autres cortèges, venus de toute la France, devaient eux aussi converger vers la capitale picarde afin de participer en soirée à un meeting et à un concert en plein air. Quelque 3 000 motards étaient déjà présents sur place en fin d’après-midi. Au ministère des Transports, on se disait serein quant à la gestion de cette crise, née il y a quelques semaines déjà. « On ne peut que regretter la très forte accidentologie qui frappe la population des motards, déclarait hier le cabinet de Gilles de Robien. Nous avons essayé de les comprendre, mais peut-être faudrait-il aussi qu’ils y mettent du leur. » De récentes études ont ainsi montré que l’allumage des feux de croisement en plein jour pourrait permettre de sauver entre 250 et 400 vies sur les routes chaque année et de diminuer le nombre de blessés de 3 à 13%. En vigueur dans la plupart des pays d’Europe du Nord, mais aussi sur une route particulièrement dangereuse du Portugal, cette mesure relève pour l’instant, en France, de l’expérimentation. Si, après cinq mois d’essai, celle-ci s’avère efficace, le gouvernement pourrait la rendre obligatoire.